3 Juin 2015

Lettre ouverte d'un bébé à ses parents et à son assistante maternelle

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© Celia Pernot

 

J'ai déjà 3 mois, peut-être 4 ou plus, et je sens que tout va changer pour moi. J'entends ma maman parler de reprendre son travail, je sens qu'elle est inquiète. J'entends qu'elle rencontre des gens, qu'elle parle de me laisser en « garde ».

Jusqu'alors maman m'emmenait partout avec elle. Dès que j'avais besoin d'elle, elle était là avec sa voix, son odeur, ses bras qui me rassurent. Elle me satisfaisait avec son lait, ses soins, ses câlins. D'autres fois c'était papa, mamie ou ma grande sœur qui pouvaient s'occuper de moi mais tout ceux- là je les connais bien, puisqu'ils font partie du monde de maman, ils ont toujours été autour de  maman, j'entendais leur voix, même bien avant ma naissance.

Aujourd'hui maman m'a emmené chez une dame que je n'ai encore jamais vue. Maman lui dit que je suis très sage et que je m'habitue partout ! C'est vrai quand je suis avec maman, mais là, je ne la connais vraiment pas ! Pourvu que maman ne me laisse pas ici tout seul… Même pour un tout petit peu de temps… C'est comme si elle me laissait tout seul dans une forêt, ou encore, comme si j'étais perdu au milieu d'une foule de gens, avec des bruits, des odeurs, des voix, des formes que je ne reconnais pas ! Tout est si étranger à maman et à moi !

S'il te plaît maman, reste avec moi ! Si je sens que tu te sens bien, à l'aise ici, alors je serais bien moi aussi… Laisse-moi le temps de faire connaissance, sécurisé par la chaleur de ton corps, bien blotti dans tes bras, adossé contre toi, je pourrais bien regarder la dame, entendre sa voix, mêlée à la tienne, découvrir les odeurs de sa maison…

Mais surtout ne me mets pas dans ses bras pour lui prouver que je ne pleure pas : je préfère qu'elle me parle en s'adressant à moi pour me prévenir de ce qui se prépare ; sans quitter tes bras, je serai plus attentif, et si elle a un visage bien sympathique je lui adresserais mon plus joli sourire !

Peut-être, demain tu me donneras mon biberon devant elle, comme ça elle verra comment tu es avec moi, et puis, si tu es d'accord, le lendemain je veux bien le boire avec elle, mais reste encore là, j'ai besoin de te regarder et de t'entendre quand je serai dans ses bras pour ne pas avoir l'impression de te perdre à tout jamais… C'est vrai, elle ne me tient pas tout à fait comme toi, je ne retrouve plus ton odeur, je me sens tout raide dans ses bras… Ce n’est pas facile de se détendre quand tout va trop vite… Si tu ne restes pas avec moi je crois que je n'aurais pas le courage d'avaler tout mon lait même si mon ventre crie famine, mes sanglots risquent de faire ressortir le lait de mon corps et la dame ne doit pas aimer quand ça sent le vomi !

Ça y est, on se connaît un peu mieux avec la dame « nounou ». Elle dit que je peux maintenant dormir chez elle. Mais ici le drap du lit n'a pas la même odeur qu'à la maison, la lumière est différente… Il y a les bruits de la rue, les pleurs des autres enfants… Comment vais-je pouvoir me sentir suffisamment en sécurité pour pouvoir m'endormir ?Peut-être que pour la première fois, j'aimerais que ce soit toi qui me couche chez « nounou » avec quelque chose qui sent la maison, mon drap, mon tissu que tu mets sous ma tête ou bien quelque chose à toi… Je m'envelopperai de ta voix, de ton bercement, de ton odeur pour sentir que je peux me laisser aller dans le sommeil.

J'ai bien besoin de dormir, je suis si fatigué de ces premières journées. Je dois faire attention à tout,  tout est si différent que je dépense toute mon énergie à retenir plein de sensations nouvelles, à contenir toutes mes émotions… Mais sans toi c'est encore difficile… J'y arriverai, mais  progressivement, étape par étape, au fur et à mesure que mon cerveau se construit et que je grandis.

Tu seras peut-être étonnée si par la suite, quand tu reviendras me chercher, toute contente le soir,  je me détourne de toi, j'éclate en sanglot, ou quand je serai plus grand, si je cours me cacher… Non je ne t'en veux pas de me laisser chez « nounou » et j'ai plutôt passé une bonne journée. Mais il faut que je prenne le temps de te retrouver, de contenir mes émotions à te voir, te sentir. Toi, tu peux penser à moi au cours de ta  journée de travail, imaginer ce que je fais avec « nounou » ; mais moi, je suis encore petit, je n'ai pas encore assez de capacité, de maturité pour te garder dans ma tête. Il faut que je te reconnaisse par ta voix, ton odeur, puis ton regard.

Après mes huit mois, je pourrai déjà plus facilement penser à toi quand tu ne seras pas là, et je te dirai ma tristesse en pleurant, quand tu me quitteras le matin… Mais ne t'inquiète pas cela ne durera pas longtemps, parce que j'aime bien aussi passer la journée chez ma « nounou » et je sais, que toi et moi on se retrouvera ce soir... Même si je n'ai aucune notion de l'heure je t'attendrai à l'heure habituelle. Par contre, je n'aime pas les surprises et ne pas savoir qui vient me chercher... J'aime être prévenu s'il y a des changements...Comme cela je me prépare dans ma tête, et « nounou » m'aidera à être moins inquiet pour te retrouver avec bonheur...

Il me faudra du temps encore, pour nous connaître avec « nounou », pour que je me sente bien avec elle, et avec les autres enfants qui sont aussi chez elle... En  sécurité, je pourrais alors utiliser toutes mes capacités pour « grandir » sereinement.

 

Odile de Baudreuil Vermès, psychologue clinicienne (mars 2009).

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